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Ils vinrent du Hainaut...

Itinéraire d'une famille d'émigrants belges


photographie de ma grand-mère paternelle Ma grand-mère paternelle, Marguerite Thérèse LEPOIVRE, est née le 25 septembre 1894 à Airion (Oise).
Elle est la huitième d'une fratrie de dix enfants, nés au foyer de Florimond Henri LEPOIVRE et de Palmyre Alexandrine PROTHAIS. Sur ces dix enfants, six seulement vivront.
Au recensement de 1896, à Airion, un an et demi après la naissance de Marguerite Thérèse, la famille LEPOIVRE habite au 31 de la Rue d'En Bas. Ils sont huit dans le foyer: Henri LEPOIVRE (Florimond Henri pour l'état-civil), le chef de famille a 38 ans, il est déclaré "naturalisé". Il est ouvrier agricole. Sa femme Palmyre PROTHAIS, ménagère, a 33 ans; son fils aîné, également ouvrier agricole, qui a 15 ans est également déclaré "naturalisé". Quant à ses cinq filles, les trois premières, Charlotte, Louise et Angèle, nées respectivement en 1882, 1884 et 1890, sont également portées "naturalisées", mais les deux dernières, Marguerite Thérèse et Claire, sont déclarées "françaises". Il faut remonter au recensement de 1891 pour voir apparaître la nationalité de Florimond Henri, originaire de Belgique.












Obtenir la nationalité française au dix-neuvième siècle:

La Constitution du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799) fonde la législation moderne en matière de naturalisation en stipulant que la nationalité française est obtenue par simple déclaration de fixation de domicile en France qui doit être effectuée devant le maire et à condition de résider pendant dix ans en France après cette déclaration. A partir de 1809 ces naturalisations ainsi obtenues sont fixées par décret après instruction du Ministère de la Justice.
Après des modifications successives de la durée de résidence obligatoire en 1848, 1849 et 1867, la loi du 26 juin 1889 introduit une modification profonde de la procédure en instaurant la naturalisation par déclaration. Le Code civil, avait institué une règle permettant aux enfants nés en France de parents étrangers de réclamer la qualité de Français dans l'année suivant leur majorité (soit entre 21 et 22 ans) la demande étant instruite comme les autres demandes de naturalisation. A l'inverse, la loi du 26 juin 1889 stipule que l'enfant né en France d'un père étranger est français à moins que dans l'année qui suit sa majorité il ne décline cette qualité. Sans attendre sa majorité,ses parents peuvent réclamer pour lui la qualité de Français par une déclaration souscrite auprès du juge de paix du domicile des parents et enregistrée au ministère de la Justice. C'est cette règle qui va s'appliquer à Marguerite Thérèse et à Claire LEPOIVRE.



Grâce aux actes d'état-civil et aux tables de recensement, il est possible de reconstituer l'itinéraire compliqué des LEPOIVRE.

photographie église de Ghoy La famille LEPOIVRE à laquelle appartient ma grand-mère est originaire de Ghoy, commune de la province du Hainaut.
Le village de Ghoy, mentionné dès le XIIème siècle, est situé aux confins du Hainaut et de la Flandre et fait partie d'un territoire "La Terre des Débats" qui comprend Lessines (cité natale du peintre Magritte) et les villages de Ghoy, Ogy, Deux-Acren, Olligniers et Papignies.Ces villages vont souffrir jusqu'à la fin du XVIIIème siècle des conflits qui affectent cette région. Ghoy a toujours eu un caractère rural et sous l'Ancien Régime, les principales activités étaient liées à l'agriculture, le travail du lin et le commerce qui en découle.
Au XIXème la majorité de son territoire est voué à l'agriculture (céréales, chicorée, plantes industrielles, puis tabac). A partir de 1846 la commune est touchée comme toute la province du Hainaut par un exode massif qui va contribuer à sa dépopulation (plus de 60%).

L'immigration belge en France commence vers 1845: ce sont d'abord des belges sans emploi, réduits à la misère, attirés par la révolution industrielle et la main d'oeuvre importante qu'elle nécessite dans le Nord de la France.
"Les pôles d'attraction, en France, sont les mêmes pour tous. Dans le nord de la France, les énormes besoins de main-d'oeuvre de l'industrie - du textile surtout - et des charbonnages créent un appel continu. Raoul Blanchard écrivait en 1906: "Depuis cinquante ans, le bassin houiller du Pas-de-Calais fait l'effet d'une énorme pompe pneumatique dont l'aspiration puissante enlève des hommes de toutes les parties du pays flamand". La même formule aurait pu être employée - et pour une période remontant plus haut encore - pour le textile de la région de Lille. La thèse de M. Lentacker, a ce sujet, est tout à fait éclairante. Les Belges trouvent aussi de l'emploi dans certains secteurs que l'ouvrier français boude, parce qu'il y trouve le travail trop lourd, ou trop rebutant. Le consul de Belgique à Lille, en 1865, signale que dans son ressort, "les terrassiers belges forment sinon la totalité des bras employés, au moins l'immense majorité". A la fin du siècle, les ouvriers français étaient devenus pratiquement introuvables, dans la région, pour les travaux de terrassement et pour ceux de briqueterie; il y fallait des Belges." Stengers Jean. Les mouvements migratoires en Belgique aux XIXe et XXe siècles. In: Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 82 fasc. 1-2, 2004.

dessin Dans le secteur agricole, il s'agit principalement de migrations temporaires liées à l’arrachage des betteraves, à la récolte du houblon, du lin ou des céréales. Progressivement ces migrations vont devenir définitives en dépit de l'hostilité suscitée par l'arrivée de cette main d'oeuvre qui se satisfait de conditions très rudimentaires et de faibles salaires.
"Prolétaires en recherche d’emploi, ils ont rarement pour projet de se fixer et souvent, c’est le lieu de travail qui fait l’habitat. Domestiques en ville (nombreuses femmes), garçons ou filles de ferme, ils dorment dans des réduits ou granges qui ne sont guère des logis. Les nouveaux arrivés se contentent des copeaux de l’atelier, du sol de l’usine, ou en ville, s’entassent dans les hôtels et garnis. On se débrouille au gré des chantiers de routes et de voies ferrées, des campements se constituent près des grandes unités de production industrielle, mines ou sidérurgie. Les femmes, et avec elles les familles, sont présentes également et contribuent à transformer des lieux d’accueil précaires en territoires, où se succèdent les migrants. Agglomérés autour des mines (cantines italiennes de Villerupt en Lorraine), sur les terrains vagues au milieu des miasmes industriels (Espagnols de la plaine Saint-Denis), dans quelques impasses ou quelques rues parmi les plus surpeuplées de la ville (Juifs de la rue des Rosiers, Piémontais du quartier de la Belle de Mai à Marseille), les étrangers se bricolent des lieux de vie d’où émergent des formules communautaires de logement (sous-location, hôtels, immeubles de rapport construits par les premiers arrivés), des cafés, des commerces : les migrants passent, les structures de l’entre soi demeurent, la population alentour s’inquiète". Marie-Claude Blanc-Chaléard, Les immigrés et le logement en France depuis le XIXe siècle, CHS XXe siècle, Université de Paris 1

emigrants belges


De l'union de Jean Baptiste LEPOIVRE, ouvrier, et de Désirée VANDEPARRE (VANDEPURRE ou VANDEPAERE) habitant Ghoy, sont nés trois garçons: Florimond, le 27 août 1827, Victorien, le 16 octobre 1634 et Charles Joseph, le 12 décembre 1844. A la fin de l'année 1849, alors que Florimond et Victorien sont âgés respectivement de 22 et 15 ans, la famille a sans doute reçu la visite d'un "agent d'émigration". Il s'agit d'un individu inquiétant qui effraie les autorités. "Le racoleur d'émigrants va de village en village, il s'établit au cabaret, y débite ses discours insidieux et dépeint le pays au service duquel il est enrôlé sous les couleurs les plus alléchantes. Plus encore, il entre dans les maisons sous un prétexte quelconque et y débite son boniment. Plus l'action de ces agents est intime, plus le danger est grand".
La famille LEPOIVRE traverse sans doute les mêmes difficultés que la plupart des habitants de Ghoy et du Hainaut, il n'y a certainement pas que trois enfants dans la fratrie, des filles sans doute aussi, autant de bouches à nourrir. Jean Baptiste partira donc avec les deux aînés, en âge de travailler, la mère, Désirée, reste avec le plus jeune, Charles Joseph, alors âgé de 5 ans. Elle s'installe à Ogy, village voisin où elle a, semble-t-il de la famille, des cousins.
Jean Baptiste et ses fils prennent la route de la France, le Hainaut n'est pas très loin de la frontière, ils traversent le département du Nord, la Somme et l'Oise jusqu'aux environs de Clermont; ils parcourent ainsi environ 210 kilomères. Pourquoi cette destination? Les tables de recensement de Clermont, d'Airion et d'Agnetz où ils vont se fixer font apparaître la présence de plusieurs familles belges. De la même façon, c'est sans doute le tissu de relations avec les autres familles d'émignants belges qui explique la rapidité avec laquelle les fils de Jean Baptiste, sitôt arrivés dans la région vont trouver à se marier.

Florimond LEPOIVRE:

photo acte naissance


Jean Baptiste s' est installé à Agnetz, à proximité de Clermont. Le 17 mars 1850, son fils Florimond épouse Adélaïde Honorine DIOT qui est journalière. Sur l'acte de mariage, on peut lire à propos de l'époux à venir: "domicilié de droit à Ogy, province de Hainaut (Belgique), de fait à Agnetz depuis six semaines, père présent et consentant, mère absente mais ayant donné procuration". Florimond se fixe à Agnetz où il est cultivateur et où il décède en 1901, à 73 ans.
Florimond et Adélaïde ont six enfants, parmi lesquels un seul garçon, Florimond Henri, né le 27 juin 1857. C'est lui qui épousera en 1880 Palmyre Alexandrine PROTHAIS et qui donnera le jour à ma grand-mère.

Victorien LEPOIVRE:

Un an après l'arrivée de Jean Baptiste, au moment du recensement de 1851, Victorien, âgé de 17 ans, est domicilié à Agnetz, rue de Beauvais, chez un nommé SARRAZIN; la profession qu'il déclare est "charretier". En 1861, il habite toujours Agnetz, mais chez son frère Florimond. C'est là que naît le 18 juillet 1863, une fille, Augustine Armandine, enfant naturelle de Adélaïde STIL, également née en Belgique et domiciliée avec Victorien qui reconnaît l'enfant. Celle-ci décède neuf jours plus tard. Victorien épouse Adélaïde STIL le 29 août 1863.
Jusqu'en 1880, il habite à Gicourt, un hameau de la commune d'Agnetz. Il y exerce successivement les professions de charretier, manouvrier, voiturier. Il déménage pour Bury entre septembre 1880 et janvier 1881. Domicilié au hameau de Mérard, il est déclaré "ouvrier en papier-peint", puis cultivateur. A sa mort, en novembre 1890, il y habite encore ou il a déjà déménagé pour le hameau de Saint-Epin où réside sa femme au moins jusqu'en 1900.

Charles Joseph LEPOIVRE:

C'est le plus jeune fils de Jean Baptiste LEPOIVRE et Désirée VANDEPARRE. C'est lui qui a le parcours le plus cahotique des trois frères. Il quitte la Belgique avec sa mère en 1867 seulement, soit dix-sept ans après son père et ses frères. Ils s'installent à Agnetz chez Florimond où vit le père. Il se marie sitôt après son arrivée, à Clermont, avec Mélanie Rosalie LAMBRÉ, elle aussi née de parents belges, fille d'un cabaretier-logeur domicilié rue des Fontaines. Sur l'acte de mariage Charles Joseph est porté "clerc de notaire", mais ici il n'est qu'un émigrant et il ne pourra exercer son métier. Le premier enfant du couple, Jules Paul naît à Clermont, au domicile du père de Mélanie alors que Charles Joseph est domicilié à Airion où il est garçon meunier. C'est à Airion encore que meurt Désirée VANDEPARRE au domicile de son fils. L'acte de naissance de sa fille Jeanne, née en 1871, précise qu'il habite rue des Fontaines chez son beau-père, mais au recensement de 1872 on retrouve le couple à Airion avec leurs deux enfants. De 1872 à 1880 quatre enfants naissent à Clermont, le père est domicilié tantôt rue des Fontaines où il est déclaré "logeur", tantôt rue des Flageolets, et lorsque en 1874, deux des enfants meurent à quelques mois d'intervalle, l'acte de décès précise qu'ils sont décédés rue de la Madeleine (où personne de la famille n'habite) et que le père est absent. Au recensement de 1876, l'aîné, Jules Paul est domicilié chez ses grands parents LAMBRÉ. En 1881 les beaux-parents de Charles Joseph ont quitté la rue des Fontaines et sont apparemment dans une situation plus difficile: lui est porté journalier, elle ouvrière. Charles Joseph, manouvrier, sa femme et leurs trois enfants encore vivants sont domiciliés 15 rue de l'Equipée.
En 1886, ni les beaux-parents, ni Charles Joseph et sa famille n'apparaissent sur les tables de recensement. On retrouve Charles Joseph à Bury, au hameau de Mérard, où habite son frère Victorien et où naissent les trois derniers enfants du couple, Marie, Marthe et Gilbert. Charles Joseph y est noté "étranger, ouvrier agricole". Marthe et Gilbert décèdent tous les deux à Bury en 1888. Les actes de naissance de deux des enfants de Charles Joseph et Mélanie: Émile, né vers 1872 et Louise, née vers 1881, n'apparaissent nulle part, leur existence est seulement attestée par les tables de recensement.
Lors du recensement de 1891, la veuve de Victorien LEPOIVRE figure toujours sur les tables de Bury, avec les enfants encore à son foyer, mais la famille de Charles Joseph n'y apparaît plus et dès lors sa trace disparaît.