Empreintes éphémères

6 avr. 2021

En attendant demain #5








C'était à Noël....

26 nov. 2020

Les gens qu'on aime #19



Quelqu’un qu’on a aimé mais qui ne nous aimait pas en retour

Tout le monde y croyait autour de nous, gamins que nous étions!
Michel, je le connaissais depuis que j'étais toute petite, sa mère était une amie de très longue date de la mienne, leur amitié avait triomphé des années de guerre, de leur mariage à toutes deux, de l'arrivée des enfants. Huguette avait un garçon et une fille.
Les deux couples se voyaient chaque semaine, tantôt dans l'appartement de mes parents, tantôt dans la maison de fonction dont bénéficiait le mari d'Huguette, Jean, ingénieur chez Creusot-Loire, un des fleurons de l'industrie métallurgique à cette époque.
Les aléas d'une mutation les obligèrent à quitter Saint-Etienne pendant plusieurs années qu'ils passèrent à Dunkerque, puis ils revinrent à Firminy où Jean était monté en grade. Les deux familles se retrouvèrent comme si quelques mois seulement s'étaient écoulés. Nous les enfants, étions désormais au lycée et nous apprenions à nous redécouvrir.

Très vite une complicité s'installa entre Michel, leur fils, qui avait un an de plus que moi et qui aimait autant que moi les joutes verbales. Nous considérions alors sa sœur, de quelques années plus jeune, comme une gamine, et nous nous débrouillions toujours pour l'abandonner à ses jeux et nous éclipser pour faire une partie d'échecs ou bavarder, dans le bureau de leur père qui nous servait de refuge.
Je m'entendais très bien avec Huguette, je craignais davantage Jean, plus intimidant; tous les deux m'aimaient beaucoup et m'invitaient très souvent chez eux.
De visite en repas partagé, de week-end chez mes parents à la campagne en rencontre avec leurs amis communs, Michel et moi passions de plus en plus de temps ensemble.

Michel avait suivi le cycle des classes préparatoires, avait été admis au concours de l'École des Mines, suivant ainsi les traces de son père, j'étais admirative et très fière qu'il m'ait conservée dans son cercle d'amis.
Deux ans de suite - que personne ne rie, s'il vous plaît!- je fus conviée au traditionnel Bal de l'École des Mines, les demoiselles en robe longue, les jeunes gens en tenue militaire!
Les parents de Michel voyaient avec complaisance cette relation qui n'en n'était pas une: je ne crois pas qu'on ait abordé, une fois, Michel et moi des sujets qui nous tenaient à cœur en dehors de nos études et de goûts littéraires ou cinématographiques.
Sa mère surtout, me traitait de plus en plus ouvertement comme la belle-fille qu'elle aurait aimé avoir, son père m'accueillait aussi comme faisant partie de la famille, mes parents évoquaient parfois à demi-mot la relation qui semblait s'établir entre nous.

Alors, je me mis à y penser, à y croire et surtout à croire que j'étais amoureuse de lui: ne me réservait-il pas une place privilégiée ? dans une soirée, dansait-il avec une autre que moi? Lui connaissais-je d'autres amitiés féminines?
Progressivement je me coulais dans le moule que ses parents semblaient façonner pour moi. Michel s'appliquait à reproduire en tous points la personnalité de son père, il avait programmé sa vie sur le modèle paternel, un poste à responsabilités dans l'industrie, une épouse à la maison, des enfants élevés dans le même esprit.

Nous avions organisé une fête pour la fin de l'année universitaire et les vingt ans de certains d'entre nous, nous nous étions retrouvés dans la maison familiale que mes parents avaient mise à notre disposition. Michel ne me quitta guère de la soirée à laquelle participait, parmi mes amies, Claude, que je connaissais depuis le lycée, fille de colonel, élevée par une mère au service exclusif de son mari. Claude, très réservée, n'avait guère quitté sa chaise, ne se mêlant pas à la joyeuse exubérance du groupe que nous formions.


Les vacances arrivèrent, puis septembre et la rentrée à la fac. La petite bande retrouva ses habitudes et ses activités, cinéma, théâtre, joyeuses rencontres .
Michel épousa Claude au début de l'année suivante, elle arrêta ses études, s'appliqua à être bonne cuisinière, bonne maîtresse de maison et plus tard (car je gardais d'excellentes relations avec ses parents jusqu'à la fin de leur vie) mère dévouée à sa progéniture.

Mon amour-propre avait été mis à mal par cette aventure mais je m'en étais très vite remise. De sentiment véritable il n'y en avait jamais eu. En fait, je crois seulement que j'aimais bien cette idée de me croire amoureuse et de croire cet amour payé de retour.
Il m'était impossible de construire ma vie avec quelqu'un comme Michel, il était aux antipodes de tout ce en quoi je croyais! Et j'étais tout sauf conforme à l'idée qu'il se faisait de la femme idéale!

Mais...j'avais vingt ans!
Je me marierai presque dix ans plus tard!

akene.jpg, nov. 2020

25 nov. 2020

Les gens qu'on aime #18



Quelqu'un qu'on aurait dû écouter

avion.jpg, nov. 2020

J'ai commencé à travailler pendant mes études de Lettres, le soir et l'été - je l'ai déjà raconté- puis comme "maîtresse d'externat", c'était le terme consacré à l'époque pour désigner les surveillants. Il n'y avait pas de collège à ce moment-là et toutes les classes de la Sixième à la Terminale appartenaient au lycée.
J'entrai donc comme pionne dans un lycée stéphanois dont les locaux étaient répartis sur deux sites: l'un en plein centre ville, l'autre bien plus loin, dans un bâtiment qui abritait également la cantine. Mon rôle était d'accompagner les élèves du centre vers l'autre établissement où ils prenaient leur repas, de surveiller le temps de restauration, puis de les ramener.
Je n'eus pas longtemps à exercer ces fonctions, la directrice de l'établissement me convoqua début décembre pour me proposer le remplacement d'un professeur malade. De maîtresse d'externat, je fus promue à maîtresse auxiliaire! C'est ainsi que je fis mes premiers pas dans l'enseignement. A partir de là j'enchaînai les remplacements, dans le nord du département, à Roanne d'abord puis à Charlieu. Ces années d'apprentissage sur le tas furent déterminantes: j'eus d'abord la certitude que je ne m'étais pas trompée dans mon choix, j'expérimentai les avancées toutes neuves de 1968, je pouvais enfin mettre en pratique ma conception de l'enseignement et, forte de l'encouragement constitué par le fait que j'avais de bons retours des directeurs et collègues que je croisais, je m'y lançai à corps perdu.
C'est durant ces années que je soutins ma maîtrise, il me restait alors à affronter les concours pour devenir titulaire.

J'étais à Roanne, au Lycée Albert Thomas, où je remplaçais depuis novembre une professeure qui s'était tuée en voiture en rentrant d'un conseil de classe. Son mari enseignait dans le même établissement. Autant dire la difficulté des premiers jours, surtout qu'elle était adorée de ses élèves. Je crois que c'est le plus gros défi auquel j'ai été confrontée dans ma carrière. Ce fut une année dense et exaltante pendant laquelle je multipliais les activités avec les élèves.

J'eus droit alors à la terrible épreuve, pour tout débutant, de la visite de l'inspecteur. Nous n'étions pas prévenus bien sûr.
Au début d'un cours avec des élèves de Quatrième, la porte s'ouvrit brusquement et je vis entrer la directrice, accompagné d'un homme à l'air sévère qu'elle me présenta, ils allèrent s'installer au dernier rang, après avoir demandé quelques cahiers aux élèves.
Je m'étais d'abord sentie tétanisée. Puis j'avais tout oublié, le temps qu'il faisait dehors, les minutes qui venaient de s'écouler, les deux juges au fond de la classe. Le cours se déroula en dehors du temps comme si les élèves et moi étions en suspension à l'extérieur de toute réalité. Lorsque la cloche sonna la fin du cours, les élèves sortirent, ainsi que la directrice et je me retrouvai seule avec l'inspecteur.

Je n'ai pas oublié son nom, il s'appelait Monsieur Beaume. Il était accompagné d'une réputation de sévérité et d'exigence.
En fait de découvris un homme qui n'avait rien de hautain, qui écoutait autant qu'il parlait, qui n'avais perdu aucune minute du cours, avait remarqué les moindres détails de la réactivité des élèves, des échanges qui avaient ponctué la leçon. Je fus stupéfaite de découvrir qu'il avait apprécié ce qu'il avait vu et entendu et il ne me fit que quelques remarques constructives.(J'ai toujours gardé précieusement le rapport d'inspection qu'il avait rédigé).

A la fin de l'entretien, il me dit:" Vous êtes faite pour ce métier, à la fin de l'année, arrêtez les remplacements et consacrez-vous à la préparation du CAPES."
Je lui répondis que je ne pouvais pas m'interrompre, j'avais besoin de mes élèves, je voulais faire de la pédagogie avant tout. Il eut alors cette phrase: "Vous avez toute votre vie pour faire de la pédagogie, sachez être patiente."

Mais je n'étais pas capable de l'entendre alors, j'avais l'impression que, si je retournais à la pratique exclusive de mes études pour préparer les concours, je me couperais de tout ce qui faisait ma passion et le sens de mon travail.

Il avait raison Monsieur Beaume et j'aurais bien dû l'écouter! Mon entêtement me valut quelques années de galère, tributaire des nominations tardives, de l'incertitude générée chaque été par l'attente de l'hypothétique affectation, de la situation d'infériorité à laquelle condamnait le statut d'auxiliaire.
Heureusement je pus intégrer enfin le cours d'une carrière normale mais ce ne fut pas sans difficultés et mon parcours chaotique me colla longtemps à la peau!

bateau.jpg, nov. 2020

Les gens qu'on aime #16


C'est écrit, donc je publie...
Quelqu’un d’unique, original, ou un peu spécial

Dans le chemin Huron, sur mon île, j'habite au numéro 3, il habite au numéro 2, nos maisons sont juste séparées par le chemin.
Lorsque nous avons commencé à venir ici, en 1997, sa maison était occupée par des locataires, il était encore en activité et habitait en Normandie. Lorsqu'il a pris sa retraite, il est revenu sur l'île avec sa compagne. Nous avons vite sympathisé, mon mari et lui s'appréciaient énormément. Il a un caractère bien trempé, a un avis sur tout, s'enflamme vite dans la conversation.
C'est un original, marin dans l'âme, jaloux de sa solitude qu'il ne partageait qu'épisodiquement avec sa compagne de l'époque.

Jacques, c'est mon île, c'est le copain des rencontres festives et l'ami des mauvais jours , c'est la complicité, les discussions sans fin où nous nous écharpons de bon cœur car nous ne sommes jamais d'accord, c'est l'entr'aide, la main tendue.

jacques_1.jpg, nov. 2020

Un an environ après le décès de mon mari, il avait une nouvelle compagne, à l'occasion d'un séjour hivernal elle se tenait sur la réserve, un peu distante, puis m'a finalement avoué:
"Vous savez, il me parlait si souvent de vous. Quand au téléphone, il me disait - Ce soir, je dîne avec Annie - ....J'étais franchement jalouse, je me demandais ce que vous étiez pour lui…"
Je m'entends bien avec elle, maintenant, j'ai appris à la connaître et elle n'est plus jalouse!
Mais les moments les plus précieux que nous passons ensemble avec Jacques, c'est lorsqu'il est seul sur l'île et que nous nous rencontrons autour d'une bonne bouteille et que les heures s'égrènent au fil des échanges enflammés.

C'est Jacques qui m'a initiée à la pêche sur son bateau.
Il m'appelle au téléphone, "la mer est bonne, tu viens? " Nous nous retrouvons alors pour des moments privilégiés que nous passons le plus souvent en silence, savourant l'un et l'autre la liberté d'être en mer, la beauté qui nous est offerte.

jacques_3.jpg, nov. 2020

Quand ma fille aînée a fait sa connaissance, elle m'a dit: "Tu sais, Jacques, il me fait penser à Grand-Papa…" et c'est vrai qu'il a beaucoup de points communs avec mon père, je pense que cela compte pour beaucoup dans l'affection que j'ai pour lui.

jacques_0.jpg, nov. 2020

Heureusement qu'il ne lira jamais cela!

22 nov. 2020

Les gens qu'on aime #15



Quelqu’un qu’on n’a fréquenté que peu de temps...mais qui a beaucoup compté pour nous


Finalement je ne l'ai "fréquentée" que le temps d'une année scolaire, mais son influence a été si grande, elle a tellement compté pour moi que j'ai l'impression qu'elle a accompagné tout ma vie!

C'était l'année scolaire 1964/1965, je venais d'entrer en Terminale Philo dans la terminologie de l'époque. Nous étions quarante deux élèves, toutes des filles bien sûr, il n'y avait pas encore de mixité dans le Secondaire. Je revois cette salle de classe lumineuse dans laquelle il avait fallu rajouter des chaises, certaines élèves étaient assises sur l'estrade et écrivaient sur leurs genoux, faute de place.
J'avais été soulagée lorsque j'avais appris que je n'aurais pas comme prof celle qui enseignait depuis très longtemps dans l'établissement, était célèbre pour sa participation à la Résistance mais redoutée de toutes à cause de sa sévérité.
Celle qui avait été assignée à notre classe était jeune, c'était son premier poste, Huguette Bouchardeau avait déjà acquis une aura particulière, elle faisait l'unanimité auprès des élèves mais suscitait la méfiance chez les parents. Nous ignorions alors que plus tard, elle deviendrait ministre!

Nous étions toutes à des degrés divers le produit d'un système éducatif rigoureux et traditionnel, quand il n'était pas fortement imprégné de religion. J'avais, pour ma part, la chance d'avoir des parents beaucoup plus larges d'esprit que ceux de la plupart de mes camarades. Il n'en restait pas moins que, comme elles, j'étais extrêmement ignorante des réalités de la vie. A cela s'ajoutait le fait que nous étions relativement nombreuses à être de deux ans plus jeunes que les élèves d'aujourd'hui, ainsi j'étais entrée en classe de Terminale à l'âge de seize ans. Il y a une explication toute simple à cela: l'école maternelle n'existait pas aussi on entrait en classe de 11ème (l'équivalent de notre CP) dès l'âge de cinq ans si l'on savait lire.

Très jeunes, naïves, sans expérience aucune, n'ayant jamais eu à penser par nous mêmes, nous nous retrouvions face à une jeune femme passionnée, extrêmement intelligente, engagée politiquement et qui commença par nous proposer une série d'exposés qui nous confrontaient à des problématiques dont nous ignorions tout.

C'est ainsi que, au soir de ce premier jour de classe, je rentrais chez moi en annonçant à mes parents que j'avais un exposé à préparer sur la contraception et le planning familial!
Jamais elle n'ironisait sur notre candeur, elle était attentive à toute remarque, à toute question, son enseignement était lumineux. Je découvris pêle-mêle Platon, la maïeutique, Paul Klee, Kafka, l'existentialisme, Simone de Beauvoir. J'étais une véritable éponge. La philo fut une révélation pour moi mais au-delà, je découvris que je pouvais penser par moi-même, et que ce que je pensais pouvait être entendu et crédible.

Huguette Bouchardeau animait le club-théâtre du lycée ouvert aux élèves de Première et de Terminales. Après beaucoup d'hésitations j'avais enfin osé m'y inscrire. J'assistais tous les ans à la représentation de fin d'année mais c'était pour moi un cénacle qui me semblait inaccessible.
Elle nous proposa de travailler sur Boris Vian et de préparer un spectacle qui comporterait en première partie sa pièce "Les Bâtisseurs d'Empire" et en seconde partie la mise en jeu de ses poèmes. C'est à moi que revint la mise en scène de la pièce.
Comme chaque année se posa le problème des rôles masculins, elle contournait habituellement le problème en choisissant des pièces comportant une large majorité de personnages féminins mais cette fois-ci cela paraissait inconcevable. Elle entreprit alors de faire le siège de la Directrice du Lycée pour obtenir que des élèves soigneusement choisis par le Proviseur du lycée de garçons Claude Fauriel puissent participer au projet. Elle obtint satisfaction à la condition expresse que les répétitions n'aient pas lieu au lycée. Pas question de faire entrer les loups dans la bergerie! Et que diraient les parents?

Alors pendant un an, tous les vendredis après le dernier cours, je montais sur la colline de la Vivaraize où elle habitait et nous y retrouvions les garçons de Fauriel. Les répétitions se passaient dans son garage, son mari mettait la main à la pâte pour les décors et nous étions éblouies d'être ainsi immergées dans son univers familial intime. A huit heures et demie le soir je redescendais savourant cette parenthèse magique.
Le spectacle fut donné deux soirs de suite au mois de mai dans une salle de la ville et nous eûmes les honneurs du journal. De cette expérience naîtra mon amour du théâtre. Pendant toute ma carrière je ferai du théâtre avec mes élèves, essayant toujours de faire jaillir de cette expérience partagée des étincelles de créativité, l'oubli des regards critiques, l'acceptation de son corps et l'envie de se dépasser.

Durant cette année de terminale, j'eus vraiment la sensation de naître à moi-même, de commencer à exister pour ce que je pensais, ce en quoi je croyais et ce sentiment ne me quitta jamais, c'est son enseignement qui m'apprit véritablement à avoir confiance en moi.
L'été elle proposait aux élèves qui le désiraient de venir avec elle passer un mois dans un kibboutz en Israël: cela me paraissait un rêve absolu, la porte ouverte sur la vie pour nous qui allions quitter le lycée. La réponse de mes parents fut sans appel et je ressentis une amère jalousie à l'égard du petit groupe privilégié(bien peu de parents donnait la fameuse autorisation!) qui allait vivre cette aventure.

En 1970 elle quitta le lycée et devint assistante puis maître de conférence à Lyon, en Sciences de l'Éducation, elle y resta jusqu'en 1983. En 81 ou 82 je m'inscrivis pour suivre en auditrice libre une série de cours. C'est là que je la retrouvai et le plus beau cadeau qu'elle me fit fut de se souvenir de moi et de cette année-là! Nous nous rencontrâmes plusieurs fois autour d'un café ou d'un verre après les cours. Elle n'avait rien perdu de ses convictions et de son enthousiasme.

Huguette_Bouchardeau_200x240.jpg, nov. 2020

21 nov. 2020

Pause


#les gens qu'on aime

C'est épuisant ce jeu...
Je m'aperçois que les gens auxquels je pense spontanément à partir de la consigne appartiennent à mon passé, parfois très lointain! Peut-être ai-je du mal à parler de personnes plus proches dans le temps, mais cela tient plus certainement à ma manière de vivre actuelle: si ma sphère "sociale" est vaste du fait de mes activités, les gens que je fréquente véritablement et dont je pourrais parler de façon approfondie sont très peu nombreux. En dehors de mes relations familiales proches, je vis de façon très solitaire et je m'en accommode plutôt bien!

Avant la maladie de mon homme nous avions une vie professionnelle, sociale et conviviale intense, mais petit à petit nous avons restreint volontairement le cercle et durant les quatre dernières années, lorsque nous avons déménagé pour le Forez, nous avons limité nos relations à nos enfants essentiellement.
Je n'avais pas envie du regard des autres, ni de leur compassion. Ils sont très peu nombreux à avoir vraiment partagé cette période et ils constituent aujourd'hui la seule poignée d'amis qui comptent véritablement pour moi.

A présent que j'ai petit à petit reconquis mon espace, que j'ai redonné un sens à ce que je fais, je vois de nouveau beaucoup de gens, j'ai la réputation de quelqu'un de très sociable et hyperactive mais il existe une frontière infranchissable entre la vie que je mène une fois la porte de ma maison fermée et la tanière que je retrouve au bout de mon chemin, la journée finie.

Alors j'aime bien ce jeu d'écriture dans lequel je me suis laissée entrainer, mais forcément il me ramène toujours à la vie d'avant et l'item de la consigne "les gens qu'on aime" se conjugue la plupart du temps au passé.
J'ai presque épuisé les consignes qui me parlent vraiment alors je vais peut-être maintenant créer les miennes...


cerf_volant.jpg, nov. 2020

20 nov. 2020

Les gens qu'on aime #14


Quelqu’un qu’on a admiré

Nous nous connaissions, Sylvie et moi, depuis l'école primaire. Nous avions partagé des jeux, des copinages, des fêtes d'anniversaire. L'entrée en Sixième nous avait séparées même si nous fréquentions le même lycée, mais plus la même classe.

Nous nous sommes retrouvées en classe de troisième. Comme nous habitions dans le même quartier, nous avions pris l'habitude de nous retrouver vers sept heures pour monter au lycée à pied ensemble, ce qui représentait une grosse demi-heure. Le soir, à dix-huit heures, après les cours, nous redescendions par le même chemin, un circuit effectué de nuit pendant tout l'hiver, par un itinéraire qui n'était pas très rassurant.
Jusqu'à la "Maison sans escalier", bâtiment art déco sur lequel s'achevait la rue Désiré Claude, nous longions des immeubles, mais ensuite il nous fallait traverser la voie ferrée de la ligne Saint-Etienne /Le Puy, au milieu de terrains vagues, puis nous rejoignions la rue du Mont sans croiser âme qui vive, petits ateliers en planches, friches encombrées de ferraille, nous prenions ensuite la rue de l'Égalerie, croisions la rue des Verriers, la rue de la Lithographie, bordées d'usines, pour arriver rue Buffon où se situait le lycée.
Ces trajets quotidiens faisaient notre bonheur, ils ouvraient une parenthèse sur un monde qui nous était totalement inconnu. A l'aller nous appartenions encore un peu à la sphère familiale. Le chocolat du matin, le souvenir fugitif d'un rêve, la chaleur de l'appartement que nous emportions dans nos vêtements nous enveloppaient, nous nous repassions en tête les leçons, nous parlions peu. Mais, au retour, nous jacassions comme des pies, revenant inlassablement sur les événements de la journée.

C'est au cours de ces marches quotidiennes que nous avons appris à nous connaître, à nous découvrir des centres d'intérêt communs, des enthousiasmes partagés.
J'admirais Sylvie sans réserve, totalement. Elle me semblait tellement plus mature que moi, avait toujours des histoires passionnantes à raconter. Il me semblait que sa vie était exaltante, faite de rencontres, de découvertes à côté desquelles mon existence paraissait bien fade! Je m'étonnais sans cesse qu'elle puisse trouver de l'intérêt à nos conversations, un relief quelconque à ma personne!

Se forgea ainsi entre nous une amitié qui dura trois ans. L'annonce de son départ à la fin de l'année de Première, son père ayant été muté dans la région parisienne me désespéra.
Commença alors entre nous une correspondance assidue qui était la prolongation de nos discussions d'avant. L'année de Terminale, et surtout la découverte de la philosophie avait ouvert pour nous la voie à d'autres enthousiasmes, de nouveaux emballements dont nos lettres interminables se faisaient le reflet. Tout était prétexte à la confrontation de nos points de vue: l'art, la religion, l'actualité. Tout y passait.
Je me souviens d'un échange de lettres consacrées à la beauté des chantiers et de leurs grues!

Sylvie était passionnée par le cinéma, elle avait déjà arrêté son orientation future: elle ferait l'IDHEC, l'Institut des Hautes Études Cinématographiques, le Graal de ceux qui voulaient devenir cinéastes. Ses parents lui avaient offert une caméra et elle m'envoyait ses idées de scénarios...


sylvie.jpg, nov. 2020

Cette détermination, la certitude de son choix, l'ampleur des ambitions, tout cela me donnait l'impression d'être bien falote et quelconque, moi qui n'avait aucune idée de l'avenir dont je voulais.
Avec l'entrée en fac, nos échanges s'espacèrent un peu, il me semblait qu'elle suivait son chemin sans dévier d'un pouce lorsque j'avais finalement renoncé à la philo, que j'avais eu du mal à rebondir et que je commençais enfin à trouver ma place. Puis je n'eus plus de nouvelles.

En 1971, quelques semaines avant les vacances de Pâques, elle m'appela au téléphone. Elle avait finalement renoncé à l'école de cinéma, avait poursuivi les études de Philo qu'elle avait entamées dans l'attente du concours de l'IDHEC et enseignait maintenant dans un établissement privé. Elle projetait un séjour dans la région de Cluny avec quelques copains, elle serait contente que je me joigne à eux.

C'est ainsi que je découvris la communauté de Taizé. Dans la foulée de 1968, de très nombreux jeunes se retrouvaient à Taizé , dans cet espace œcuménique qui se voulait lieu de fraternité et d'échanges. Cette année là eut lieu pour Pâque le premier Concile de jeunes. Nous nous retrouvions dans cette idée de dépasser les religions pour adhérer à une morale et à un idéal refusant les attitudes dogmatiques.
Ce séjour fut le point d'orgue de notre amitié, nous avions retrouvé les élans idéalistes qui avaient marqué nos années de lycée.

Nous avons ensuite été toutes les deux aspirées par la réalité d'une vie faite de hauts et de bas, pas toujours conforme à ce que nous avions espéré. J'espère vraiment qu'elle a pu, comme je pense l'avoir fait , rester fidèle à ses convictions et à ses aspirations.

taize_1.jpg, nov. 2020

taize_0.jpg, nov. 2020

18 nov. 2020

Les gens qu'on aime #13


Quelqu’un qu’on a connu quand on était jeune

jean.jpg, nov. 2020

Encore un prénom masculin, encore quelqu'un qui s'appelait Jean (ou s'appelle encore? je ne sais plus rien de lui…).
Il était de trois ans ans mon aîné.
Je l'appelais mon "cousin" parce que mon parrain était son oncle, mais je n'avais pas la moindre parenté avec lui, d'abord parce que mon parrain n'était pas mon grand-père, ensuite parce que Mathilde, (qu'on appelait Mimi, je n'ai appris son véritable prénom que bien plus tard), la sœur de mon parrain et son mari, ne pouvant pas avoir d'enfant, avaient fini par adopter ce petit garçon qu'ils avaient recueilli bébé. Tous deux vouaient à leur fils une véritable vénération et vivaient dans l'angoisse permanente de l'accident ou de la maladie. Lorsqu'ils étaient en vacances sur la Côte d'Azur, par souci d'hygiène, ils faisaient bouillir les galets ramassés sur la plage qu'ils déposaient ensuite sur la serviette de bain à côté de l'enfant pour qu'il puisse jouer. Tous les objets qu'il manipulait devaient être ainsi soigneusement préservés de tout risque de microbe! Ces excès de précautions furent-ils la cause du drame?
À l'âge de quatre ans, en 1949, Jean contracta la poliomyélite dont il guérit mais qui lui laissa une jambe atrophiée qu'il devait lancer en avant pour se déplacer. Je ne sais pas exactement à quel moment j'ai pris conscience de son handicap, je pense que pendant très longtemps je n'y ai même pas fait attention.
Nos familles étaient très proches et nous avions souvent l'occasion de nous rencontrer. Nous habitions le même ensemble d'immeubles et, du balcon de notre cuisine, je voyais les fenêtres de leur appartement.
Pourtant, des années durant, Jean n'apparaît que très sporadiquement dans mes souvenirs. Ce sont d'abord les images fugitives des moments passés au sein de cette famille, infiniment plus aisée que la mienne, dans l'appartement où tout m'éblouit, la beauté et l'élégance de la mère de Jean, l'aisance naturelle du petit garçon en dépit de son handicap et qui m'intimide un peu, sa chambre qui souligne sa différence d'âge avec moi..
Nouvelle rupture dans ma mémoire, en 1953 la mère de Jean fut emportée en quelques mois par une leucémie foudroyante. L'enfant que j'étais fut tenue à l'abri de cette tourmente qui affecta terriblement mes parents . Ils se montrèrent très présents auprès du couple, puis de Jean et de son père. De cela je n'ai rien retenu.

Des images à nouveau, la vie a repris son cours, nous avons retrouvé nos soirées avec Jean et son père, sous le regard figé de Mimi, dans son cadre. Nous avons grandi - un peu -, j'admire toujours la désinvolture de Jean, sa confiance en lui. Nous avons une complicité d'enfants également solitaires et protégés à l'extrême par l'entourage familial. Jean fait du piano, il jubile de l'admiration que je lui manifeste, nous laissons les parents discuter entre eux et il m'entraîne dans sa chambre. Allongés sur le tapis nous faisons d'interminables parties de Monopoly, il joue de son prestige d'aîné. Il me laisse aux commandes de son train électrique.
Je me souviens d'une nuit d'orage pendant laquelle les coups de tonnerre se répercutaient indéfiniment entre les immeubles et les éclairs illuminaient la cour derrière la fenêtre de sa chambre. J'étais terrifiée, il m'avait alors expliqué, fort d'une science toute neuve, que nous ne risquions rien car l'immeuble en béton formait une cage de Faraday qui nous protégeait. De ce jour je n'eus plus jamais peur de l'orage!

Un trou dans le temps à nouveau...Après son baccalauréat il part à Lyon pour faire des études de pharmacie - il est inenvisageables qu'il ne suive pas les traces paternelles - je suis encore au lycée mais, à ses yeux j'ai enfin cessé d'être la petite fille qu'il ne peut plus guère éblouir. Petit à petit se développe entre nous une amitié qui se tisse au fil des lettres que nous échangeons, des conversations téléphoniques interminables le samedi lorsqu'il rentre de Lyon, de ses visites à la maison.
C'est toujours lui qui vient, jamais l'inverse, il est en pleine révolte contre son père, ne travaille pas, collectionne les notes catastrophiques; il fuit la maison où règne désormais la deuxième épouse de son père avec laquelle il ne s'entendra jamais. Le rejet de "l'étrangère" que, devant moi, il ne désigne que par son nom de jeune fille, ne fera que grandir à partir du moment où deux enfants naîtront!
Jean me fait la confidente de sa hargne, de son désir de liberté absolue, de son refus des règles sociales…
Il me considère toujours avec une certaine condescendance, me trouve trop respectueuse du code éducatif, aime à parer de mystère sa vie d'étudiant en rupture de ban, égrène sans fin, à chacune de ses visites, le récit de ses conquêtes d'une nuit.
Nous sommes au théâtre, chacun joue son rôle à la perfection: il est le provocateur cynique, je pousse la discussion sans rien lâcher, je me fais les dents à ces joutes enflammées qui se terminent souvent dans un claquement de porte et s'apaisent grâce à un coup de téléphone réconciliateur.

Cette amitié fantasque durera plusieurs années, jusqu'à ce que mes parents , inquiets de cette trop grande proximité entre nous, mettent un veto sur nos rencontres.
Puis nos familles, pour d'autres raisons bien plus graves, s'éloignèrent de manière définitive, la vie nous emmena Jean et moi sur d'autres routes. J'avais de temps de temps de ses nouvelles, il rentra dans le rang familial, fit "un beau mariage". Puis je ne sus plus rien de lui.

17 nov. 2020

Les gens qu'on aime #12


Quelqu'un qui nous a donné quelque chose de précieux


jean_L_2.jpg, nov. 2020

Jean L. était le mari de la sœur cadette de ma grand-mère, la petite dernière, adulée par son père.
Mon arrière grand-père, maître de forge à Saint-Etienne, avait vu ses espoirs comblés lorsque ce jeune patron d'une manufacture de machines-outils avait demandé en mariage sa fille préférée.
La tradition familiale dont s'étaient radicalement éloignés ses trois autres enfants serait enfin perpétuée!


En dépit de ce statut de gendre idéal qui avait relégué le frère et les sœurs aînés de ma tante, Jean L. avait immédiatement conquis le cœur de la fratrie. C'était ce que l'on appelait à l'époque un "chevalier de l'industrie", mais il n'en tirait aucune gloire et même si le couple menait grand train, Jean traitait ses beaux-frères et belles-sœurs sans condescendance, il ne les considéra jamais de haut et resta très proche des uns et des autres.

Il avait une affection toute particulière pour mes parents et, pendant longtemps les deux couples se fréquentèrent assidûment. Je vouais à Jean une admiration sans borne, d'autant plus qu'il accordait une attention patiente et sincère à l'adolescente un peu ingrate et trop entière dans ses jugements que j'étais. Il jouait volontiers le rôle de mentor, mais sans jamais me traiter comme une gamine.

Jean était un grand lecteur et un amateur d'art. A partir de mes dix ans, chaque année, pour Noël et pour mon anniversaire, je recevais pour consigne d'aller dans une des librairies de la ville dont mon oncle était client, pour y choisir le livre d'art qui me ferait envie. La libraire offrait alors à mon regard émerveillé les plus beaux livres de ses rayons. C 'est ainsi que se constitua pour moi, au fil du temps, une bibliothèque extraordinaire dont je n'aurais jamais osé rêver.
Nous allions très souvent chez mon oncle et ma tante pour passer la soirée. A cette occasion je disposais toujours d'un moment privilégié avec Jean, dans le salon où il aimait particulièrement se tenir, et il me questionnait sur mon travail, mes ambitions, mes lectures, les spectacles que j'étais allée voir.
Au printemps 1966, alors que j'étais en Propédeutique, nous apprîmes qu'on lui avait diagnostiqué un cancer du poumon, dès lors, je pris l'habitude un soir par semaine d'aller le voir après mes cours de fac. Nous avions ensemble de longs moments de complicité, je restais auprès de lui jusqu'à ce que la fatigue l'oblige à me congédier. Pour moi ces instants étaient inestimables, pour l'attention qu'il me donnait et pour la richesse de ces instants de partage


jean_L_1.jpg, nov. 2020

Quelque temps après son décès, ma tante nous invita mes parents et moi dans la nouvelle maison où elle venait d'emménager, elle avait, nous dit-elle, une promesse à tenir.
Son mari l'avait chargée de me remettre l'intégralité de sa collection d'ouvrages de la bibliothèque "La Pléiade" en souvenir du temps que je lui avais consacré et des discussions que nous avions eues pendant si longtemps.

pleiade_0.jpg, nov. 2020

Les gens qu'on aime #11


Quelqu’un qui nous a fait découvrir quelque chose


Son nom a resurgi de ma mémoire alors que je discutais avec un des bénévoles de mon association et que nous évoquions les foyers accueillant des adolescents placés par décision judiciaire. Ces lieux de vie où le quotidien est très difficile aussi bien pour ceux qui y grandissent que pour ceux qui les accompagnent dans ce cheminement souvent douloureux, j'en ai connus plusieurs au cours de ma vie professionnelle.

J'ai découvert cet univers grâce à Maurice C., directeur d'école à Saint-Etienne dont j'avais fait la connaissance alors que j'étais étudiante. Il m'avait d'abord recrutée pour faire "les études surveillées", ce service que les instituteurs devaient à leur école, ancêtre du périscolaire actuel. Lorsque les enseignants avaient des contraintes familiales qui les empêchaient de rester jusqu'à 18 heures pour garder les élèves et les aider à faire leurs devoirs, le directeur se chargeait de recruter des étudiants. Pendant plusieurs années je fis donc les études dans l'école d'un quartier de Saint-Etienne particulièrement difficile.
A la fin de la première année, Maurice C. me demanda si j'étais d'accord pour travailler durant l'été comme monitrice dans la colonie qu'il dirigeait . Il s'agissait d'un établissement appartenant à la ville de Saint-Etienne, situé au cœur du massif du Pilat et qui accueillait des enfants défavorisés de la commune. Une partie importante de l'effectif était constituée de filles et de garçons venant d'un foyer d'accueil de la banlieue stéphanoise à qui étaient offertes ces vacances : ils quittaient ainsi un dortoir pour un autre!!

Le bâtiment était vétuste, situé au bord d'une route départementale que les enfants devaient traverser pour aller jouer dans le grand parc. Un poêle à bois chauffait chaque dortoir et je me souviens des rangées de bacs alimentés par de l'eau froide où ils faisaient leur toilette, les douches en ligne, sans séparation.
Le petit groupe de moniteurs, trois garçons et autant de filles, si je m'en souviens bien, était encadré par Maurice C., l'intendance était assurée par sa femme.
Sec et maigre, petites lunettes cerclées de métal, sarrau gris qu'il ne quittait que pour un pantalon de velours et un pull austère lorsqu'il nous accompagnait dans une sortie avec les enfants, il incarnait parfaitement l'instituteur dont le métier était chevillé au corps. Intransigeant et sévère mais juste, il adorait ces gamins difficiles à mener, souvent rebelles. Un peu d'attention, un sourire suffisaient à révéler le besoin d'amour dont ils débordaient.

Les pensionnaires du foyer étaient reconnaissables à leurs maillots à côtes, à leurs chaussettes de laine marron tricotées, à leurs shorts en grosses toiles et aux lourds brodequins qu'ils portaient quel que soit le temps.


pavezin_2.jpg, nov. 2020

L'été filait sans qu'on s'en aperçoive, rythmé par les activités, les jeux de pistes, les trois jours de camp passés sous la tente à une dizaine de kilomètres de la colonie, les parties interminables de tarot le soir, lorsque les mômes étaient enfin couchés, les réunions avec Maurice C., intransigeant sur les règles à suivre et les objectifs à tenir mais toujours à notre écoute. Il se montrait affectueusement complice lorsque, certaines nuit, ceux qui n'étaient pas de garde s'échappaient pour aller à la maraude dans les vergers de pêches et d'abricots sur les pentes qui descendaient vers le Rhône.

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13 nov. 2020

Les gens qu'on aime #10



quelqu’un qui aime l’art

L'art, sous toutes ses formes, tient une grande place dans ma vie.

Comme j'aimais le dessin, quand j'eus quatorze ou quinze ans, mes parents m'inscrivirent à un atelier dirigé par Marguerite C., dessinatrice et comédienne, fille d'un tisseur stéphanois. Son atelier était situé sous les combles de l'atelier familial, dont les fenêtres immenses, s'ouvraient sur la cour intérieure de l'un de ces immeubles de passementiers de la rue de la République. Nous étions peu nombreuses, ce qui m'allait très bien, inquiète que j'étais du regard des autres sur moi. Nous commencions par un temps de yoga puis Mademoiselle C. s'appliquait à libérer notre imagination, à nous dégager des règles, à nous faire découvrir les matières, les textures. On ne faisait pas uniquement du dessin ou de la peinture, mais des collages, du modelage…A la belle saison, elle nous emmenait parfois en car à Bonson, dans sa maison familiale et nous allions peindre en pleine nature, le long de la Loire. "Peins ce que tu vois, ne te préoccupe pas de ressemblance," nous disait-elle. Elle était très attachée à une création libre de contraintes, elle privilégiait le regard personnel, les sensations. Elle aimait profondément son art, mais je crois qu'elle aimait plus encore transmettre cette passion.
Cette femme originale, au franc-parler, profondément pédagogue me marqua intensément.
Ma vie a été jalonnée de personnes comme Marguerite C. dont l'amour de l'art était fait de partage et de communication.

Durant mes années lyonnaises, j'ai accompagné la destinée d'une association musicale dont l'école transmettait l'enseignement de Jacques Chapuis, musicien suisse fondateur l’Association internationale d’éducation musicale Willems, dont la méthode a pour but de favoriser l'épanouissement de l'enfant par la pratique collective de la musique, et par le travail de l’oreille harmonique. L'éducation artistique y était d'abord apprentissage du monde, de sa perception et apprentissage de soi.
Je retrouvais d'une certaine façon la sensibilité de Marguerite C., sa conception de l'art et de ce qu'il doit apporter à l'individu en devenir.
Tout au long de cette aventure musicale, j'ai côtoyé de belles personnes pour lesquelles l'art était d'abord dans le regard et dans l'oreille de celui qui le pratique ou le découvre.

Nicole, Marie Hélène, Frédéric, Pascale, Véronique, Jean Do, Christophe...et tous ceux qui, aujourd'hui encore, font vivre cette école, des personnalités lumineuses…

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12 nov. 2020

Les gens qu'on aime #9


Tant pis j'en saute, j'y reviendrai plus tard...


quelqu’un avec qui on a travaillé

Alors là, je n'ai pas eu besoin de réfléchir une seconde...
J'ai fait la connaissance de Jean Claude lorsque j'ai pris mon premier poste fixe. Mon mari et moi nous étions installés deux ans auparavant au sud de Lyon dans un appartement qui dominait le Rhône et depuis le balcon duquel nous avions la chance, certains jours, d'apercevoir toute la chaîne du Mont-Blanc. Notre fille aînée allait bientôt souffler sa deuxième bougie.

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Jean Claude était plus jeune que moi mais de la même génération, nous avons immédiatement sympathisé. Nous avions des classes communes, une conception de l'enseignement identique, il compensait mon audace un peu rentre-dedans à l'égard de la hiérarchie par un grand calme et beaucoup de diplomatie.
Dès la première année je l'entraînais dans un projet de classe verte autogérée avec des élèves de Sixième, j'étais à l'époque une adepte de la pédagogie de Freinet (si ce nom peut encore évoquer quelque chose aujourd'hui!).
A partir de là il n'y eut plus une seule année sans projet commun, classes vertes, voyages (de préférence avec les classes qui posaient le plus de problèmes...ce sont eux, disais-je à qui on doit offrir des destinations qu'ils ne verraient sans doute jamais…), expériences de décloisonnement des classes, coopératives…

J'ai eu la grande chance d'avoir toujours été soutenue par les chefs d'établissements sous les ordres desquels j'ai travaillé. Au hasard des années d'autres collègues nous rejoignaient pour mener à bien le projet de l'année.

Jean Claude était originaire de Haute-Loire, il avait fait ses études à Clermont et se trouvait un peu exilé sur les terres lyonnaises. Il habitait un meublé minuscule, triste à mourir, aussi venait-il très souvent manger le soir chez nous. Mon mari l'appréciait beaucoup, ma fille l'adorait et les soirées s'étiraient interminablement au gré des discussions souvent bien arrosées. Tout y passait: la politique, la philosophie, la religion, l'informatique, la pédagogie…
Nous sommes restés dans cet appartement jusqu'en 1981, l'aînée de nos filles partageait sa chambre avec sa sœur née en 1980 ; ma sœur dont les 18 ans étaient pétris de révolte et de désir de liberté, venait souvent passer la fin de semaine chez nous pour échapper au climat tendu qui régnait alors avec mes parents. Elle se joignait aux soirées avec Jean Claude qui faisait preuve d'une patience infinie face à ses provocations permanentes.


Nous allions régulièrement au cinéma, nous écumions les salles d'art et d'essai, nous avions créé un ciné-club au collège qui occupait certains soirs de la semaine, mon mari gardait alors nos filles.
Au début de l'été nous nous réunissions avec une collègue qui faisait toujours équipe avec nous, nous passions quelques jours à la campagne, chez mes parents, et nous préparions la rentrée de septembre, les projets de travail en commun, l'activité qui serait le fil rouge de l'année…

Nous avons travaillé ainsi de 1978 à 1995, date à laquelle j'obtins ma mutation pour un lycée du même secteur, j'avais envie de faire d'autres choses…

Mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue grâce à ma sœur, dont le caractère s'était bien adouci au contact de ce grand jeune homme posé qui ne se formalisait jamais de ses incartades. Et, en 1987, Jean Claude devenait très officiellement mon beau-frère!


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11 nov. 2020

Les gens qu'on aime #7

quelqu’un qu’on voit souvent

Mon voisin s'appelle Roger. Je l'ai connu en 1963.
La maison où j'habite fait partie d'un hameau qui comprenait en 1963 deux fermes et une vieille grange. Les deux fermes étaient mitoyennes, implantées sur le modèle typique du Forez, leur construction remontant au XIXème siècle. De l'autre côté du chemin, une habitation du début du XXème appartenait aux parents de l'agriculteur, notre voisin. Accolée dans l'angle de nos deux cours il y avait un petit bâtiment propriété d'un cultivateur du bourg avec la vieille grange qui se dressait en face, dans le pré, lequel bâtiment était loué à l'année à un groupe de chasseurs qui s'y retrouvaient chaque dimanche à l'automne. Tout autour sur plusieurs kilomètres à la ronde, des prés et du bocage...
Le paysage n'a guère changé aujourd'hui car nous sommes en zone agricole; le fils unique de mon voisin s'est installé dans la maison de ses grands-parents, le bâtiment utilisé par les chasseurs a été démoli et la vieille grange a été transformée en maison d'habitation dont les propriétaires sont la plupart du temps invisibles.

En 1963, lorsque mes parents ont fait l'acquisition de la vieille ferme pour la retaper, Roger venait de rentrer de la guerre d'Algérie, il suivait une formation agricole dans la région de Fontainebleau, on ne le voyait pour ainsi dire jamais. Puis il s'est marié, le couple habita la maison familiale jusqu'à la mort de la grand-mère et l'installation des parents de Roger dans la petite maison voisine.


Roger vouait une admiration sans faille à mon père qu'il consultait sur tout, une question de bricolage, un souci de santé, un bobo à soulager. Mon père ne refusait jamais de donner un coup de main pour aider une vache à mettre bas ou ramener le troupeau qui refusait de rentrer à l'étable.
Tous les week-end, je passais un moment à l'étable lors de la traite, pour discuter avec lui et boire la tasse de lait bourru qu'il m'offrait. Ma sœur qui avait juste quelques années de plus que son fils passait tout son temps libre avec ce compagnon de jeu qui l'embarquait sur le chariot de foin, perchés tous deux au sommet des bottes.

Roger est bougon, a toujours un avis tranché sur tout, crie après sa femme, se moque des écologistes, et ne peut pas s'empêcher de venir voir si le travail que l'on a entrepris dans le jardin ou à la maison se fait bien! Mon père l'appelait "l'inspecteur des travaux finis", il venait toujours, mine de rien, voir comment se débrouillait ce gars de la ville.

Je l'ai toujours connu comme cela et, dans nos discussions, chaque fois que je viens prendre des nouvelles du couple, chacun joue à provoquer l'autre et à le pousser dans ses retranchements. Il est bien rare qu'au détour d'un de nos échanges il ne se mette pas à évoquer "votre papa qui était si bien!"
Je le tiens au courant de tous mes déplacements, car s'il voit les volets fermés un matin, après sept heures il oblige sa femme à me téléphoner pour savoir si tout va bien.

Lorsque mon mari est décédé, sa première parole fut pour me conseiller: "Vous n'allez pas garder la maison, c'est bien trop grand pour vous toute seule!", je crois qu'il plaidait le faux pour savoir le vrai tant il avait peur de ce qu'il aurait vécu comme un abandon.

Aujourd'hui Roger a 85 ou 86 ans, il est encore très actif, j'ai du mal à imaginer qu'un jour je ne vais plus voir sa silhouette traverser sa cour !



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9 nov. 2020

Les gens qu'on aime #5

quelqu’un avec qui on a étudié ou été à l’école

Je passai la seconde partie du baccalauréat en 1965. La "collante" révélant les résultats devaient arriver à la fin de la semaine.
Michèle B., l'amie avec laquelle je partageais tous les moments d'émotion et moi nous étions installées à la Grange Neuve pour tromper l'attente. Être deux à attendre nous ferait paraître les heures moins longues. L'arrivée impromptue de mes grands-parents venus nous avertir de notre réussite à toutes deux nous surprit dans cette attente fébrile. Aujourd'hui je nous revois encore , la nuit venue, après le dîner où nous avions fêté la réussite, sur le chemin qui va de la maison à la voie ferrée, courant et riant, hurlant aux étoiles notre joie, exhalant l'incroyable force qui s'échappait de nous, persuadées qu'enfin tous les possibles nous étaient offerts, qu'il n'y avait désormais qu'à tendre la main pour toucher l'avenir.

Je connaissais Michèle depuis la Sixième, notre camaraderie avait été fluctuante durant les premières années, en fonction des personnalités qui gravitaient autour de nous; en Seconde nous nous étions rapprochées, et nous entretenions une complicité profonde en dépit d'éducations foncièrement différentes. Elle appartenait à une famille embourgeoisée depuis longtemps, soucieuse du qu'en dira-t-on, attachée aux principes et très pratiquante. Leur appartement, situé sur la Grand' Rue, un peu plus haut que chez moi, était ancien, les meubles y étaient cossus, le silence y régnait, Michèle venait entre deux frères, que l'on voyait peu car ils étaient pris par leurs activités chez les scouts et une petite sœur qui accaparait sa mère. Je craignais son père, inspecteur des impôts, à l'air sévère. Sa mère était souriante mais d'allure austère, habillée de façon stricte, ses cheveux gris toujours coiffés en chignon dont ne dépassait pas la moindre mèche. Elle avait "ses jeudis" réservés à la réception de ses amies autour d’une tasse de thé et de petits gâteaux ; ces jours-là, Michèle venait travailler chez moi. Je pense qu'elle trouvait au sein de notre famille une liberté et surtout une fantaisie qui manquaient chez elle, quant à moi, j'étais inexplicablement attirée par cette vie lisse et sérieuse qui, à mes yeux, traduisait la réussite sociale.



Après les résultats du bac, sa grand-mère paternelle qui vivait au Puy-en-Velay proposa de nous recevoir dans la maison qu'elle possédait à quelques kilomètres de là. Elle nous laissait la maison à disposition, à charge pour nous de l'appeler tous les soirs au téléphone. Ce séjour acquit une dimension de passage initiatique: pas de surveillance, une vie quotidienne à gérer, pas de comptes à rendre, la liberté d'aller nous promener, de flâner, de lire, d'écouter de la musique, de discuter jusqu'au bout de la nuit si nous le désirions. La maison, en pierres grises, au toit en lauzes s'élevait sur une terrasse sous laquelle avait été aménagée une grande salle de séjour moderne, dotée d'une cheminée. Son accès nous avait été interdit. Nous devions nous cantonner à la cuisine chauffée par une cuisinière à bois et aux chambres. C'était l'été, nous pouvions vivre à l'extérieur, plus agréable que les pièces humides et fraîches. Le lendemain de notre arrivée, après nous être installées plus confortablement et fait quelques courses dans le village, nous avions décidé, faisant fi des recommandations de la grand-mère de prendre possession du séjour, de faire une flambée dans la cheminée et d'y brancher l'électrophone Teppaz que Michèle possédait pour y écouter les disques 45 tours que nous avions glissés dans nos bagages: de la musique classique que nous aimions toutes les deux, mais surtout Jacques Brel que nous avions découvert et que nous passions en boucle. La cheminée était neuve, le bois humide, le tirage pas encore au point, très vite un nuage de fumée nous enveloppa avant que les flammes ne s'emballent. L'aventure se termina après que nous eûmes éteint le feu à grand renfort de seaux d'eau que nous descendions de la cuisine. Nous n'avions plus qu'à effacer les traces de notre désobéissance et à fermer sans regrets la porte du séjour. Même cet incident prenait des allures de victoire sur l'enfance et nous célébrâmes notre sang-froid avec du vin de noix déniché dans un buffet.


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Les jours suivants furent consacrés à des balades interminables au cours desquelles nous refaisions le monde; forte des théories que je m'étais bâties durant cette année de philo, j'essayais de la convaincre qu'il fallait rompre avec les manières compassées et sérieuses, que le "bon goût" prôné par ses parents n'existait pas, que tout pouvait être beau…Nous fêtions notre nouveau statut en débitant des chapelets de mots grossiers, de jurons, de termes argotiques orduriers, pêchés je ne sais où qui auraient fait hurler nos parents respectifs. Comme nous avions traversé un village voisin où nul ne pouvait connaître Michèle et sa famille, nous nous étions arrêtées au café-tabac où nous avions acheté des cigarettes mentholées, des "Kool", ultime affirmation de notre indépendance toute neuve. La grand-mère de mon amie arriva le jeudi soir avec sa voiture et ignora tout, bien évidemment, de la façon dont nous avions occupé la semaine !

8 nov. 2020

Les gens qu'on aime#4

quelqu’un qui a changé le cours de notre vie


Mademoiselle Tavernier avait été mon professeur de français en Seconde et Première. Les élèves du lycée, toutes des filles -non mixité oblige à cette époque- l'avaient surnommée "Tatave", c'était, contrairement à ce que l'on pourrait penser, un surnom affectueux car elle faisait l'unanimité auprès de la communauté scolaire.
Elle était lourdement handicapée, se déplaçait difficilement, devait beaucoup souffrir, mais elle avait l'optimisme et le sourire chevillés au corps. Rigoureuse et sévère, elle était néanmoins empreinte d'une grande humanité, avait le sens de la justice et désirait avant tout la réussite de ses élèves.
Après mon baccalauréat, j'avais d'abord effectué à Saint-Etienne l'année initiatique de Propédeutique. Mes parents souhaitaient alors que je me présente aux IPES qui permettaient aux étudiants admis d'être rémunérés pendant la durée de leurs études, d'être dispensés de l'écrit du CAPES, en échange de quoi ils s'engageaient pour 10 ans à servir l'Education Nationale.
J'avais refusé tout net. Je ne voulais pas entendre parler d'engagement, je voulais encore moins être prof et de toute façon j'avais décidé d'intégrer la faculté de philosophie dont l'aboutissement me semblait devoir être naturellement la recherche. Nous étions naïves, nous ignorions tout de la réalité professionnelle, en un mot de la vie!
Mes parents ont toujours respecté mes choix; je m'inscrivis donc à la faculté de philo de Lyon.
J'avais toujours gardé des relations privilégiées avec "Tatave" avec qui j'échangeais épisodiquement des lettres. Mais nous ne nous étions pas revues.
L'année 66-67, dans la capitale lyonnaise se révéla un calvaire à tous égards.

Il y eut d'abord l'exaltation, les livres neufs des éditions P.U.F. que je couvrais de papier cristal et que j'annotais d'une écriture serrée au crayon papier, la vénération quasi religieuse avec laquelle j'assistais aux cours de Gilles Deleuze, de François Dagognet , les efforts désespérés auxquels je me livrais pour capter le maximum du discours, pour ne rien oublier, toutes les phrases me semblant primordiales, les moments passés dans la bibliothèque, le cœur véritable de la fac, avec ses règles draconiennes, ses places réservées, son silence absolu. Le temps s'y arrêtait. Jusqu'à la fin de l'année, ce fut le lieu où je finissais toujours par me réfugier dans les moments difficiles de doute et de découragement. J'étais très isolée et cela rajoutait à la sensation que chaque jour je perdais davantage pied; l'hiver arrivant, l'atmosphère était de plus en plus pesante au foyer religieux où je logeais, les trajets matin et soir étaient interminables, l'angoisse me saisissait au moment de me coucher et les cloches de Fourvière sonnaient lugubrement.

En quatre mois je ne m'étais fait aucun camarade, je n'osais pas solliciter d'exposé tant j'étais impressionnée par l'assurance des étudiants, nettement plus âgés que moi qui m'entouraient, parmi lesquels le nombre de garçons était nettement supérieur à celui des filles. En février 1967, j'avais eu 19 ans.
Le coup de grâce vint un après-midi d'avril lorsque l'un de nos professeurs nous remit les copies d'un de nos rares devoirs. Il recevait chaque étudiant un à un pour lui commenter son travail. Nous étions dans une petite salle de Travaux Dirigés, assis chacun d'un côté du bureau, les feuilles des arbres à l'extérieur dansaient dans un pâle soleil. La copie couverte de mon écriture penchée et serrée était posée sur la table, face retournée. Il commença par ces mots: "Vous sortez de l'école du Sacré Cœur, Mademoiselle?" La question qui se voulait insultante n'appelait pas la moindre réponse. Il ne me donna pas la note exécrable qu'il m'avait attribuée, ne fit aucun commentaire sur mon travail, il conclut simplement l'entretien par ces mots sans appel:
"- Vous avez quel âge?
- 19 ans…
- 19 ans, oui…eh bien, prenez votre temps, faites autre chose, vous reviendrez quand vous aurez l'âge…Au revoir!"
Je ne remis plus les pieds à la faculté, déménageai mes rares affaires et rentrai à Saint-Etienne sans fournir d'explication. Avec cette seule phrase assénée à mes parents: "J'arrête mes études."

Deux mois s'écoulèrent, les tentatives de mes parents pour obtenir au moins une discussion échouèrent. Je ne faisais plus rien de mes journées, j'avais coupé tout contact avec mes amis.
J'ai totalement oublié la raison pour laquelle, un matin, j'ai pris le téléphone et appelé "Tatave" pour lui demander si elle accepterait de me recevoir et je la retrouvai le lendemain dans son appartement, fidèle à elle-même, tendue dans l'écoute de ce que j'avais à lui confier. A elle je racontai tout et lui annonçai ma décision de ne plus continuer mes études.
Elle s'était levée pour mettre un disque, avait laissé passer quelque temps sans rien dire. Nous étions presque bien dans cette absence de mots, enveloppées par la musique. Je la regardais en me demandant ce qu'avait été son parcours, comment s'étaient déroulées ses études compte tenu de ses problèmes de santé, quel regard portaient les autres étudiants ou professeurs sur elle...
Au bout d'un moment, elle me dit: "Annie, vous aimiez beaucoup le français et le latin, n'est-ce pas. Cela ne vous manque-t-il pas? Vous y réussissiez particulièrement si je me souviens..."

En septembre je retrouvais les amphis de la faculté de Lettres de Saint-Etienne et toute ma vie de professeur, pendant laquelle pas une seule fois je me suis levée sans avoir envie d'aller retrouver mes élèves, j'ai gardé en moi le souvenir de "Tatave".


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Mon bureau là où j'habitais lorsque j'étais encore en exercice

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